Quelques articles...

FESTIVAL Détours de Chants / TOULOUSE / 2020 (Article de Claude Fèvre)


Pierre-Antoine qui entre en scène, guilleret, dans une tenue des années 30, pantalon à rayures et à bretelles… On avouera d’emblée avoir été sous le charme de ce pianiste –chantant. Bien sûr, il ne manque pas d’astuces pour gagner notre sympathie et se moque volontiers de lui-même. Alors on peut lui reprocher son cabotinage qui n’est pas sans rappeler celui d’une certain Manu Galure, qu’il cite d’ailleurs. Il a visiblement pris le parti de sourire, de nous ramener au devoir de savourer l’instant, de ne pas s’appesantir sur nos douleurs… Il suit en cela le lyonnais Jean-Marc Le Bihan disparu récemment et dont il lit un texte en ouverture avant de chanter « Ne sers pas d’alcool à tes ombres… » Pourtant, il trempe sa plume dans notre actualité brûlante : nos obligations vis-à -vis de notre vieille Terre, la tentation – ou le besoin ? – de révolte, l’amour pour sa petite patrie – en l’occurrence le Tarn – l’hommage à Charlie, la défense de la femme meurtrie… Son piano l’escorte, sautillant, engageant… Et pourtant il garde un petit quelque chose du passé… Tout à la fois Bécaud, Trenet, Higelin… Citons aussi Cyril Romoli, comédien, musicien, chanteur qui bondit aujourd’hui de comédie musicale en comédie musicale… Pierre-Antoine pourrait sans aucun doute le suivre sur cette voie là…

Claude Fèvre – Chanter c’est lancer des balles 2021


La pochette de l’album de Pierre Antoine nommé Brouillon est habillée de gribouillis sur fond blanc… Le visage, tête baissée, y apparaît au centre. Celui du chanteur penché sur son clavier ? Un sourire s’y dessine. A l’intérieur, le graphisme de la créatrice Moune poursuit cette thématique du gribouillage, ce clin d’oeil à l’enfance, aux ratures, à la spontanéité… Quand on a eu la chance d’assister à un concert de Pierre Antoine, on adhère d’emblée à tous ces mots là. En scène, il diffuse incontestablement la joie du partage : ça swingue et ça pétille. C’est parce que le public lui demandait un album qu’il en est venu à cet enregistrement, entièrement « fait maison », sans recourir aux outils les plus performants. Sans doute aussi le temps des concerts interdits a –t-il fait le reste. Voici donc douze chansons enregistrées, formule piano voix avec quelques arrangements (irruption d’une guitare, d’un accordéon, d’un tuba…) une forme de « brouillon », d’apprentissage, de la « débrouille. Parfois même une seule prise a suffi, comme il l’a confié au micro de La mauvaise réputation sur FMR 89.1. Cet album, c’est à nouveau l’occasion d’apprécier sa voix et sa diction exigeante, une façon de marteler chaque syllabe, parfois de rouler un peu les R, ce qui nous a incontestablement donné l’opportunité de l’associer à d’autres noms, le toulousain Manu Galure bien sûr, mais aussi Cyril Romoli (disparu des radars « chanson », mais remarquable comédien chanteur) Charles Trénet, Gilbert Bécaud… Un hommage, en somme, rendu à notre belle langue, dans la tradition d’une chanson que certains ne manqueraient pas de qualifier de surannée. C’est d’ailleurs ce que nous révèlent le titre Chanteur et ses dix-huit quatrains. Outre qu’il y rend un hommage appuyé à Allain Leprest « On n’est pas là pour la gloire / Mais pour l’amour disait Leprest », il y glisse clairement un parcours parsemé de moqueries, des tentatives vite abandonnées pour convenir au goût du jour… « J’ai raté la métamorphose ». Dans ces chansons, on découvre assez vite que ce « brouillon » c’est aussi bien sûr notre vie même… « Y a pas de gomme au bout d’la vie … c’est que la vie est un ouvrage », comme le chante aussi si joliment Matéo Langlois. Alors dans cette vie, dans cette succession d’ « instants », au fond, les seuls qui comptent, on trouve tout aussi bien un rappel urgent, une alerte pour la Terre, des moments de rage, de colère, des « combats bruns, des combats d’ombre », la compassion pour la femme meurtrie (magnifique Frangine) ou la tendresse pour le vieil Albert et sa sagesse terrienne, pour les disparus (Lettre aux absents) mais aussi l’injonction baudelairienne Enivrez-vous quand la vie joue la magicienne, comme dans cette terre du Tarn où il s’est installé, où « ça parle fort et ça me plaît », ou comme dans ces mains amoureuses qui sur des petits airs de valse vous mettent le coeur comme sur un tour de potier, « terre d’avenir à modeler ».

141514685_10158030298343230_599003694120

NOS ENCHANTEURS - MICHEL KEMPER - 2021

Ça fait déjà quinze ans qu’il se produit en scène, on ne parlera pas donc d’un jeune chanteur.

N’empêche, c’est son vrai premier album.

Lui, c’est Pierre Antoine. Longtemps son blase fut associé à celui d’Anael Miller : le duo a même deux albums a son actif, dont le second, À la santé du pire, est millésimé 2013.

Le titre était comme prémonitoire : le duo artistique (et le couple à la ville) qu’ils formèrent n’est plus et voici que Pierre Antoine nous revient par un album auquel on pouvait ne plus croire. Le voici et l’attente est joliment récompensée.

 

Ce retour est effectif depuis quatre ou cinq ans. Avec pour épicentre Le Bijou, microprocesseur toulousain de la chanson, qui lui a remis le pied à l’étrier. Limitant sa sphère au local et alentours, Pierre Antoine se dit « chanteur en circuit court », se produisant pour beaucoup chez l’habitant, la plupart du temps au piano, par défaut à la guitare. Il étrenne ces derniers temps un piano-violoncelle avec Eugénie Hursch, une des cordes de Simon Chouf et de Lise Martin.

Ce retour est donc accompagné de ce nouvel et premier opus à la fois. La chanson-titre est étrangement reprise du second album en duo avec Anael Miller : il s’était toujours dit que ce serait un beau jour le titre de son album. De fait, ça l’est.

La première surprise, qui plus est de taille, c’est cette voix sur le disque, qu’on ne lui connaissait pas vraiment. Il la contenait avant pour s’ajuster au mieux avec celle d’Anael. Là, c’est lâcher-prise : une voix nougaresque s’offre à nous, très couleur locale me direz-vous, mais si Toulouse y est pour quelque chose, c’est à la marge, un mimétisme qui accentue la voix naturelle de Pierre Antoine…

C’est un bel album, d’une grande sobriété. Qui, dans l’épure, nous montre qui est Pierre Antoine, ce qu’il vaut. Et c’est plus que probant. Auteur, compositeur et interprète, Antoine coche toutes les cases. Ses paroles nourries rencontrent chaque fois la jolie musicalité de ses compos : « De ce corps à cordes frappées naissent des chansons aux textes puissants qui rendent compte du monde et de notre existence à travers une écriture dense, précise, portée par des compositions très souvent tornadesques ou enjouées » lit-on sur sa page facebook.

 

La chanson l’habite, ça s’entend. L’histoire, la mémoire de la chanson aussi : Pierre Antoine s’inscrit dans ces sillons que d’autres ont enchanté avant lui. Sa bio parle de similitudes avec Bécaud, Trenet, Brel ou Leprest ; ça fait beaucoup mais rien n’est faux. « Mais que la vie est douce / Quand les amours vous poussent / Dans les bras d’un bonheur / Qui vêtu comme un rêve / Vous porte et vous entraîne / Comme l’ivresse du vin / Et un cœur qui chaloupe / On oublie la rengaine / Et le temps s’y jalouse / Mais que la vie est douce / Auprès d’une fleur qui pousse… » On connaissait certes l’Antoine, dans le cadre d’une carrière en duo ; on le découvre ici plus encore comme chanteur, comme un vrai chanteur : ce disque est une révélation.

« Qui a pu rendre sa copie / Sans une rature dans l’histoire / Bavure d’encre de soucis / De petits tas de Trafalgar / / Qui a pu raconter sa vie / Sans un trémolo dans sa voix / Sans oublier le point d’un « i » / Sans changer le mot qui va pas… » Pierre Antoine a eu raison de reprendre ce titre-là, de la tirer du passé. Pour avoir tant changé de mots à sa vie, Lavilliers pourrait le reprendre à son compte : c’est, comme bien d’autres de ce Brouillon, une superbe chanson.